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Taiwan – La parade des dieux

Une fois par an, la tradition taiwanaise veut que les dieux soient sortis de leurs temples pour parader dans la ville. La parade des dieux est une occasion pour la communauté de se rassembler, fêter ensemble et de perpétrer les traditions, quitte à les dépoussiérer un peu au passage.

L

e feu est rouge, nous sommes à l’arrêt sur notre scooter. Il fait chaud et humide. À tel point que nous rêvons plutôt d’être au bord d’une cascade à l’eau rafraichissante, plus haut dans la montagne taiwanaise. Pas une brise d’air n’arrive jusqu’à nous. L’atmosphère est lourde, pesante. Juste le fait d’attendre au feu rouge fait suer à pleines gouttes.

Devant, derrière, de tous les côtés, le vrombissement des moteurs et les gaz d’échappement n’aident pas. Lorsque le feu passe au vert, des centaines de rugissements se synchronisent dans un fracas étourdissant pendant une dizaine de secondes. Puis ils s’arrêtent jusqu’au prochain feu rouge. Et reprennent de plus belle, puis s’arrêtent à nouveau. Le cycle se répète continuellement. Cela en deviendrait presque une mélodie. Une mélodie urbaine, un mélange de bruits auxquels s’ajoutent les musiques de boutiques aux alentours ou bien de hautparleurs des camionnettes bleues proposant toute sorte de services. Taiwan est bruyante, mais nous n’y prêtons presque plus attention.

Une mélodie urbaine qui est subitement interrompue par des éclairs et des détonations. Nous sommes comme réveillés de l’hypnose de la route et apercevons de la fumée s’échapper au loin dans la rue adjacente. Un attroupement se forme. Nous entendons de nouvelles détonations et encore plus de fumée s’échappe de la rue. La fumée nous parvient, se mélangeant avec la pollution ambiante. Nous ne voyons plus grand-chose. L’excitation et l’adrénaline montent d’un coup. Des gens crient. Nous décidons de nous arrêter sur un parking à la vas-vite.

Puis, timidement, une nouvelle mélodie plus gracieuse que la précédente se fait entendre. Des tambours, des gongs et des flûtes jouent en concert, entrecoupés par le bruit des détonations, mais toujours noyé dans le grondement de la circulation. Nous apercevons des géants s’agiter au milieu de l’artère principale et disparaître dans la petite rue adjacente, les voitures et les scooters les dépassant rapidement. La file de géants, qui dansent et tourbillonnent, est accompagnée de musiciens, de porte-drapeaux et suivis de près par une foule toujours plus nombreuse. Nous nous approchons du cortège. La musique est maintenant forte, très forte même. Les détonations proviennent de centaines de pétards en amont du cortège. Une parade des dieux est en cours et la fête bat son plein.

Nous entrons dans la petite rue. La file de géants ne s’arrête pas, dansant, sautillant et remuant plaisamment les bras devant un petit temple à peine plus grand qu’une cabine téléphonique. À tour de rôle, ils s’octroient la scène pendant un court instant et dansent soit seuls ou en duo devant l’étroit temple. Puis ils repartent en direction du prochain temple du quartier. À Taiwan, il n’est pas rare d’avoir de sublimes et gigantesques temples entourés d’innombrables petits temples parsemés dans les habitations du quartier. La « religion » est surtout une affaire du quotidien, dit-t-on.

Magnifiquement ornées, les couleurs vives, les formes et les exagérations donnent à chaque géant son propre caractère. Ces géants, plutôt devrions nous dire ces marionnettes – car un danseur est à l’intérieur et le contrôle, sont des représentations de divinités et de généraux protégeant les dieux lors de leur sortie du temple. À Taiwan, ils sont appelés les 大仙尪仔 (Tōa-sian ang-á en Hokkien). La traduction de 大仙尪仔 (Tōa-sian ang-á) est difficile et n’a pas d’équivalent en français et en anglais. Par simplicité, cela est l’ensemble des marionnettes géantes accompagnant les dieux dans le temple et lors des parades. Dans les temples, ces divinités et ces généraux (mais d’une taille plus petite) sont généralement présents aux côtés des dieux pour les protéger. Ils sont logés sur les ailes droite et gauche du temple et tout comme les dieux principaux, les gens venant aux temples les prient et leur font des offrandes. L’origine de cette coutume remonterait à la fin du 19ème siècle dans la plaine d’Yilan, à Taiwan. Une compétition entre deux factions pour montrer leur dévotion aurait évolué dans le temps avec des marionnettes des divinités de plus en plus grandes et de célébrations de plus en plus importantes.

En fonction des divinités présentent dans le temple et surtout des moyens financiers, la procession sera plus ou moins importante et variée. Outre les musiciens (flûtes, tambour, gong), les marionnettes, les pétards – et aussi surprenant que cela puisse paraître, certaines sorties des dieux côtoient la modernité avec des voitures modifiées à la musique techno, de jolies danseuses en tenues séduisantes ou des marionnettes qui ressemblent plus à des mascottes d’une marque de céréale qu’à des divinités. Une façon comme une autre, semble-t-il, d’attirer la jeunesse taiwanaise aux anciens us et coutumes, qui continuent donc d’évoluer lentement comme ce fût autrefois déjà le cas.

Avec la chaleur et l’humidité, porter sur ces épaules ces marionnettes géantes est exténuant. Par moment, une marionnette s’arrête pour changer de danseur. Les organisateurs, souvent aux dents rouges à cause de la noix de bétel, s’assurent que tout se passe bien et font surtout de la circulation. Nous suivons le cortège, qui passe dans tous les petits temples du quartier, en zigzaguant dans les rues. Nous nous arrêtons devant un temple nous reposer. Nous voyons défiler devant nous toute la procession, en allant de la musique traditionnelle à la musique techno, des marionnettes aux jeunes femmes dansant devant le temple, le tout sous une chaleur accablante et la fumée des pétards. Comme nous, de nombreuses personnes s’arrêtent regarder le spectacle, surtout les riverains du quartier. Même si la majorité l’ignore, car finalement c’est un évènement assez commun à Taiwan. Nous avons presque l’impression d’assister à une fête de village.

Vers la fin du cortège, nous apercevons enfin le dieu. Une petite statue toute noire, enveloppée d’une robe jaune semblable aux marionnettes, des petits drapeaux flottant à l’arrière. Chaque temple est dédié à une certaine divinité. Pour des novices comme nous, il est presque impossible de savoir à quelle divinité nous avons à faire. Le dieu est transporté par quatre personnes qui avancent en respectant une certaine rythmique, en faisant onduler harmonieusement le palanquin sur lequel le dieu est assis. Puis, celui-ci est transporté jusqu’à l’entrée de son temple, dans une impasse. Une chaîne humaine se forme, le dieu est transporté à l’intérieur du temple et remis à sa place.

Toutes les marionnettes dansent à tour de rôle devant le dieu, trônant de nouveau paisiblement au milieu de son temple. Et, très soudainement, après une série finale de pétards, la musique cesse. Les marionnettes se déshabillent, les fidèles du temple se reposent sur le bas-côté de la route, et la foule se disperse doucement. Au loin, la mélodie urbaine se fait entendre à nouveau et annonce la fin de la promenade annuelle du dieu. Une promenade qui aura été un magnifique spectacle pour nous. Espérons que le dieu du temple fût lui aussi satisfait de sa promenade annuelle.

Sources :

https://www.newton.com.tw/wiki/%E7%A5%9E%E5%81%B6

https://blog.xuite.net/mj213313/twblog/147775054

Photographie

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